L’avant-dernier roman de Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature (2010) et membre de l’Académie française, raconte les histoires croisées de plusieurs personnages centraux de l’histoire du Guatemala, et accessoirement de la République dominicaine (où le dictateur Trujillo prétendait jouer un rôle) : les présidents Arbenz et Castillo Armas, sa maîtresse Marta, le président Trujillo, Abbes Garcia (chef de la sécurité intérieur dominicaine), son pendant guatémaltèque, Enrique Trinidad Oliva.

Le rôle s’ouvre et se clôt sur Miss Guatemala, surnom donné à la fille de patricien qui fut la maîtresse d’un des dictateurs du Guatemala, Castillo Armas (dit « Cara de hacha », face de hache). L’un des intérêts du roman, c’est qu’on avance dans l’histoire guidé par les salauds de l’histoire : tortionnaires, militaires médiocres, intrigantes, dictateurs. Ce faisant, Vargas Llosa nous met en partie dans leur tête : nous nous inquiétons pour ce qui pourrait leur arriver, alors que le pire serait évidemment mérité.

Le roman passe d’un personnage à l’autre, en faisant alterner l’objet et l’époque des chapitres. On est souvent perdu au début. Cette impression de désorientation, augmentée par le fait que souvent le nom du protagoniste du chapitre n’apparaît pas immédiatement, nous place plus ou moins dans la situation des populations de ces pays où le climat politique normal est le confusionnisme plus ou moins violent.

Le fil rouge des changements de régime du Guatemala et des autres pays d’Amérique centrale est évidemment la politique des États-Unis d’Amérique dont la CIA est le bras armé. L’United Fruits est à la manœuvre en manipulant l’opinion américaine, et donc le gouvernement qui demande à la CIA d’agir. Le Guatemala fut l’une des premières républiques bananières : l’United Fruits fait et défait les gouvernements centroaméricains – Edward Bernays, l’inventeur de la manipulation moderne en démocratie, est à la manœuvre. Ce qui facilite ses manipulations, c’est la frénésie anti-communiste américaine : il suffit d’agiter la menace communiste – inexistante au Guatemala – pour renverser un président élu, le remplacer par un militaire renégat dont la violence finira par faire naître des guérillas communistes – bien réelles, cette fois.

On découvre aussi combien les pantins mis en place par les États-Unis oublient vite qu’ils ne sont que des hommes de paille dont la politique est généralement dictée depuis Washington et non par l’intérêt national. Ces pantins finissent par se prendre pour des présidents réels – la fonction créant l’arrogance. Ils prétendent alors tout changer, tout décider et croient leur personne sacrée. Castillo Armas, l’un de ces dictateurs pantins, finit assassiné par ceux qui l’ont mis au pouvoir. Il en sera de même de Trujillo en République dominicaine.

Ce roman réussit l’exploit de maintenir une véritable tension narrative à propos de ce qui vient, alors que tout est connu, car tout est historique – même si le lecteur français est généralement peu au fait de l’histoire de l’Amérique centrale de l’immédiat après-guerre, il peut rapidement savoir ce qu’il arriva aux personnages en consultant internet.

Le dernier chapitre du roman donne la parole à l’un des personnages principaux, à la faveur d’une visite du romancier : on découvre alors que le personnage du roman est moins romanesque encore que le personnage réel. C’est l’une des leçons du roman – si tant est que le roman ait ou doive avoir une leçon : les créations fictives sont généralement moins inventives que la réalité, les romanciers ont une imagination plus timorée que celle des dictateurs et de leurs tortionnaires. Le roman peut offrir au réel un miroir où il vienne concentrer un reflet mis en forme : on soupçonne, à lire Vargas Llosa, que ce miroir édulcore toujours.

On refermer le roman à regret, curieux de connaître la suite de l’histoire de ces pays : Vargas Llosa aura donc réussi également à intéresser le lecteur européen à l’histoire de pays qu’il ne sait pas placer sur une carte.