C’est un court roman que l’on dévore. Et qui surprend, pour peu qu’on ait déjà une connaissance (il est vrai superficielle encore, en ce qui me concerne) de son auteur.

J’y ai perçu, au sein d’un format ramassé (le récit compte moins de 150 pages) une plaisante pluralité de tons, comme différentes lignes mélodiques, au sein d’une même partition. Une première plutôt satirique, narquoise, que je n’avais pas trouvée (en tout cas, ce n’est pas ce que j’en avais retenu) dans

Sur ses traces

(2019), le précédent roman de Thierry Clech que j’avais lu, à travers la peinture de la machine infernale qu’est en soi l’industrie touristique – aussi luxueuse soit-elle.

Ce récit d’un voyage éclair autour du monde m’a aussi rappelé les photos de l’auteur qui est, après tout, peut-être davantage connu comme photographe que comme écrivain, quoiqu’il joue sur ces deux cordes depuis un certain temps déjà. L’éprouvant et fascinant épisode indien, par exemple, n’est pas sans écho avec sa série intitulée

Indian Lights

. Et puis, peut-être à cause de la vitesse d’enchaînement des épisodes, qui donne au récit un petit côté « homme pressé », je n’ai pu m’empêcher de penser à Paul Morand (« un continent par jour, voilà notre foulée ! »). D’autant plus qu’on se trouve, pendant l’essentiel du récit, chez ces « heureux du monde » qui ne retiennent de ce qu’ils visitent à toute allure qu’un ou deux détails qui frappent leur rétine (une silhouette, une statue, un chien, un mystérieux sac plastique).

Voilà des lignes mélodiques que je découvrais donc chez Thierry Clech… Et, en même temps, ce dernier met peu à peu en place une tonalité étrange, presque fantastique, qui prend tout son sens au terme du récit, et qui m’a ramené au récit envoûtant, presque fin-de-siècle, de

Sur ses traces

(roman qui m’avait terriblement fait penser à ce que la critique universitaire appelait, au temps désormais lointain de mes études, le « roman célibataire », et singulièrement à

Bruges-la-morte

de Georges Rodenbach). Ce que j’appellerais une « littérature fantomatique ». De fait (pardon pour les spoilers en cascades qui vont ici faire leur apparition…), et si notre « héros », quasiment jamais nommé avant la toute fin du roman, était mort dès le début ? Et s’il n’avait fait, dans le fond, que regagner sa place de fantôme, qui était la sienne depuis le début, en se trouvant dépouillé de tout ? N’aurait-il pas dû disparaître dans l’accident d’avion qui décime ses compagnons de voyage ? Son riche appartement n’était-il pas, déjà, le caveau de luxe d’un être vampirique, d’un mort vivant en proie aux hallucinations, à la vie (la vie « vivante ») déjà évanouie ? J’écris cela sans être parfaitement sûr de moi, et sachant que je brode de manière un peu délirante à partir du roman que je viens de terminer, sans doute bien au-delà des intentions de son auteur. Mais j’aime cette incertitude, car les fables à la Voltaire (on peut penser à

Candide

comme à ses pullulants héritiers contemporains, en fussent-ils inconscients, qui ne cessent de nous faire la morale par romans interposés), où le message de l’auteur est comme surligné à chaque page, m’agacent au plus haut point.

Félicitons-nous donc (et félicitons-en surtout l’auteur !) pour cette lecture enlevée, parfois souriante, surtout mystérieuse, qui m’a autant dépaysé par les pays entraperçus que par cette traversée de la mort à laquelle elle semble nous inviter…