En 2019, dans Les Dieux cachés (éditions du Rocher) Olivier Maillart s’était amusé à raconter les péripéties à « Naouaqueville, un des faubourgs d’Hirocherbourg, sous-préfecture de la Manche » de deux professeurs dans le lycée local, Henri R. et Henri G. Le premier, enseignant agrégé de philosophie bien noté par sa hiérarchie, est soudain victime d’une sorte de campagne contre lui, à grands renforts de lettres anonymes, de petites annonces énigmatiques publiées dans le quotidien hirocherbourgeois et d’un tag comme on n’en rencontre guère sur les murs des cités : « LE DASEIN VOUS ÉCHAPPE HENRI R. » Celui-ci refuse de porter plainte et entend plutôt « jouer leur jeu » (à ceux qu’ils pensent être les auteurs de cette curée contre lui), parce qu’il y voit une invitation à l’aventure : « J’habite un port d’où sont partis tant d’hommes courageux, dans des conditions inimaginables pour nous aujourd’hui, tandis que moi, j’ai le sentiment de n’avoir rien vécu de tel ». Dès lors, Hirocherbourg n’est plus une sous-préfecture aussi paisible que nos deux héros l’avaient pensé, et ses nuits sont le terrain d’étranges événements : rituels secrets, tentative d’enlèvement d’une collègue, disparition d’une élève… On n’écrit pas impunément sur la Normandie sans se placer sous l’égide de deux maîtres : Flaubert et Maupassant. Olivier Maillart a retenu leur leçon, qui est celle du spectacle aussi édifiant que ludique et fascinant de la bêtise et de la méchanceté humaines. Henri R. et Henri G. tiennent autant de Bouvard et Pécuchet que de Dupond et Dupont. Mais cet héritage littéraire se double sous la plume d’Olivier Maillart d’un savoir cinématographique encyclopédique et éclectique. Le lecteur attentif saura reconnaître certains clins d’œil, comme des caméos cinéphiles, qui lorgneraient du côté de Carpenter comme de Tati. Dans ce coin du bocage, l’auteur prenait un plaisir évident à jouer avec les codes du polar pour faire ressortir les petitesses étriquées de la vie provinciale, ses querelles de clocher, ses Homais et ses Nabucet, son ennui et les passions tristes qu’il engendre…
Six ans plus tard, on retrouve les mêmes personnages dans Fermez vos gueules, les mouettes ! (paru chez Héliopoles). Enfin, pas tout à fait les mêmes, puisque Henri R. est mort, qu’il vient d’être incinéré et que Henri G., avec trois de ses collègues – Philippe, qui vient de perdre sa mère, Marco, l’anti-vax, et Ficelle, la seule fille de la bande – se rend à la cérémonie, au cours de laquelle, devant le cercueil de son ami, il lit un poème de son cru nourri de leurs souvenirs communs et de ceux que le disparu lui avait racontés. Ce premier chapitre sonne comme une fin, il n’est pourtant que le début de péripéties encore plus foutraques et débridées que dans le premier volume des aventures des deux Henri. Quand ils apprennent que, en raison des nouvelles lois sanitaires, la famille du défunt a décidé de ne pas l’enterrer à côté de son père, comme il le souhaitait, mais de déposer ses cendres dans le columbarium du cimetière près de la rocade, sur lequel donnent les fenêtres des salles de classe où il officiait il y a peu encore, Ficelle refuse. Et elle réussit à convaincre ses comparses de voler l’urne qui trône sur le manteau de la cheminée, dans la maison familiale où sont accueillis les proches après la cérémonie.
Le roman, c’est la liberté, semble vouloir nous démontrer Olivier Maillart, en ne reculant devant aucune outrance, dans un esprit potache et satirique, qui n’interdit pas cette sensibilité propre à l’amitié. Car derrière la farce picaresque, Fermez vos gueules, les mouettes ! est d’abord et avant tout un livre sur l’amitié, sur ce lien indéfinissable et indéfectible, qui scelle d’improbables alliances. On ne peut s’empêcher de penser, en lisant ces pages, au ton de certaines comédies grinçantes et absurdes de Woody Allen, au ton subtilement irrévérencieux et tout aussi absurde de certains films de Frank Capra, et surtout, surtout, à l’une des dernières scènes de The Big Lebowski, quand Walter et le Dude dispersent les cendres de leur ami Donny du haut d’une falaise… contre le vent.

Une fois leur larcin funéraire commis, les quatre comparses fuient dans la nuit d’Hirocherbourg, deuxième ville la plus laide de France – même pour ce palmarès, elle n’a pas réussi à être la première souligne l’auteur. Et là encore, comme dans Les Dieux secrets, on découvre que les nuits de la sous-préfecture manchote sont pour le moins mouvementées. On y croise des migrants qui se battent entre eux (Érythréens contre Afghans), une bagarre rangée entre Turcs et Kurdes, des drogués sur « un point de deal non homologué sur la voie publique », une soirée « Game ovaire » dans un bar féministe dans lequel Marco, Philippe et Henry G. réussissent à entrer en se « genrant » en femmes. Sur la place principale de la ville – la place de la Laïcité – trône une statue de six mètres du grand homme local, Bernard Cazeneuve :
Vêtu de l’élégance qu’on lui connaissait (l’artiste avait pris soin de remonter sur sa cheville l’une des jambes de son pantalon, afin que l’on puisse entrapercevoir – et admirer – un superbe fixe-chaussette de marque anglaise), le politicien chapeauté désignait du doigt l’horizon, peut-être même l’avenir. Sur le socle étaient écrits en larges capitales romaines les mots suivants :
POUR UNE HIROCHERBOURG CONQUÉRANTE, INCLUSIVE ET MIEUX HABILLÉE
Olivier Maillart n’accumule pas ces péripéties, ces rencontres improbables au hasard. Elles s’enchaînent avec mordant dans ce Very Bad Trip normand, comme le faisait en son temps un Marcel Aymé, pour dénoncer les ridicules moliéresques de notre époque, avec ses questionnements identitaires et les zones de frottement et d’affrontement qui en découlent. Le point d’orgue de cette cavale nocturne au rythme effréné est sans nul doute la rencontre avec le poète Charles Pell !
Ah ! Charles Pell ! Celui qui se présente comme « poète dissident, scrutateur des abîmes, bateleur d’infini, génie des Carpates, chiffonnier des merveilles » dresse tous les soirs son « cabaret poétique » dans un chantier à l’abandon où se sont réfugiés nos quatre héros avec les cendres du dernier membre de leur Club des Cinq. Coincés, ils n’ont d’autre choix que de devoir écouter Charles Pell, dont les grands pans de son paletot trop long l’empêchent de marcher, déclamer le début de son chef-d’œuvre, Le Râteau ivre, qu’il est indispensable de citer ici :
Ah si j’avais un râteau je ratisserais le jour
Je ratisserais la nuit
Sourd aux tristes Nadirs
Qui toujours veulent me nuire
Et complotent à ma perte dans les siècles qui
S’oxydent
Râteau perdu sous les fielleux d’aisance
Je vous désherberais pour mieux laisser
Pousser
Les lichens de l’
Innocence
Pastiche ? Pas seulement : certains vers sont authentiques – autrement dit, ils n’ont pas été inventés par Olivier Maillart, et l’on croirait lire certains recueils publiés par Seghers, Bruno Doucey ou Le Castor Astral… Charles Pell a la rime fatale.
Quand l’aube apparaît enfin, « le monde réel, progressivement, repren[d] ses droits ». Et une dernière fois, les cinq amis se retrouvent tous réunis dans « l’affirmation de la joie, qui suffirait toujours à mettre à distance les horreurs du monde ». Et c’est là ce qui fait le sel du livre d’Olivier Maillart : ce subtil dosage de malice, qui ne cède jamais aux facilités de la parodie, et un don pour la loufoquerie pour que la mélancolie de ses personnages ne sombre pas dans le pathos. Olivier Maillart se moque des poètes, dont Charles Pell offre une synthèse délectable, mais son écriture et son univers baignent dans une sorte de poésie désinvolte et sensible, au rythme volontairement bancal pour mieux faire ressortir la fragilisation de notre condition humaine dans un monde un peu plus désamarré chaque jour. Hirocherbourg mon amour, aurait pu dire Marguerite D. entre deux rasades…

