Adieu d’Honoré de Balzac (1830), (terminé le 11 juillet).
Balzac est non seulement un génie du roman, mais ses intuitions précèdent les découvertes de Freud et les analyses de Marx. Dans ce court roman (ou cette longue nouvelle), toute l’œuvre balzacienne se trouve en germe : Le Colonel Chabert, la psyché féminine, l’amour, le fantastique, la satire sociale, le réalisme. En quelques pages, il peint l’horreur de la Bérézina, la défaite de la Grande Armée, avant, dans les dernières pages, que son héros, fou de douleur, ne recompose, avec des figurants, le drame qui, sept ans plus tôt, avait causé la folie de la comtesse de Vandières, la femme qu’il aime encore. Par cette recomposition, l’aliénée recouvre son identité et sa raison. J’ai pensé à Pas de Printemps pour Marnie, quand le personnage joué par Sean Connery reconstitue une scène primitive afin de soigner le traumatisme de Tippi Hedren. Cependant, Hitchcock applique les théories de Freud quand Balzac les devine et les précède. Le film se termine sur une happy end, le roman sur la tragédie et la mort. D’où la supériorité de Balzac sur Hitchcock. Le grand art ne doit pas céder à l’optimisme.
Lettres d’une Péruvienne de Françoise de Graffigny (1747), (terminé le 12 juillet).
Roman composé des lettres d’une jeune inca qui découvre la France, après que les Espagnols ont massacré son peuple (elle est sauvée par un Français, lequel en tombe amoureux). Ce roman est dans l’esprit des Lettres persanes, puisque le regard de Zilia est un prétexte à montrer les ridicules de la France : le sort des femmes, les conventions, le rite des duels, etc. Je n’ai pas cru à cette histoire ni à cette Inca qui s’exprime dans la belle langue française du XVIIIe siècle. On est très loin de l’esprit de Montesquieu. Quelques lettres, néanmoins, à caractère philosophique en justifient la lecture. Ne serait-ce que cette profonde réflexion : « Le plaisir d’être, ce plaisir oublié, ignoré même de tant d’aveugles humains, cette pensée si douce, ce bonheur si pur, je suis, je vis, j’existe, pourrait seul rendre heureux, si l’on s’en souvenait, si l’on en jouissait, si l’on en connaissait le prix. » Ne jamais oublier le « plaisir d’être » !
La Maison du Chat-qui-pelote d’Honré de Balzac (1829) (terminé mi-juillet).
Court roman sur le mariage, l’amour et les classes sociales. Une histoire de « transfuge de classe » pour user d’un vocabulaire contemporain : Augustine Guillaume, fille de marchand de draps, est l’objet d’un culte amoureux de la part d’un peintre à la mode (Théodore de Sommervieux). Le mariage sera malheureux car la jeune femme, malgré ses efforts, ne parvient pas à discuter sérieusement de peinture et d’art avec le cénacle de Théodore, bien qu’elle ressente désormais tout ce qui la sépare de sa famille petite-bourgeoise : elle n’est plus nulle part. La grande force du roman est que le lecteur prend d’abord le parti du peintre confronté à une famille plate et matérialiste, puis, insensiblement, il prendra conscience que ce peintre, honteux de son épouse, n’a aucune grandeur d’âme. Le lecteur se retrouve alors avec Augustine : nulle part. « Cependant Augustine avait reçu du hasard une âme assez élevée pour sentir le vide de cette existence. » Balzac observe l’inappartenance d’Augustine et l’explique par le hasard. Un sociologue l’expliquerait pas des causes sociologiques, d’où son infériorité par rapport à Balzac, plus proche du mystère de notre condition.
Le Docteur Jivago de Boris Pasternak (1957), (arrêté début août).
Il est rare que je ne lise pas un roman jusqu’au bout, mais je n’ai pas réussi à dépasser la moitié de ce Docteur Jivago, tant l’ennui transformait cette lecture en corvée que je repoussais le plus tard possible, sous n’importe quel prétexte. Ce n’est pas un livre pour moi, sans doute. Certes, le style (telle que la traduction en rend compte) est clair et poétique. Certains passages m’ont passionné, mais ils étaient trop rares, et même inexistants dans les derniers chapitres que j’ai lus. D’abord, le début m’a paru confus : le narrateur a en tête une histoire et il la présente de façon éclatée. Ensuite, pour ajouter à la confusion, la révolution de 1905 et celle de 1917 sont en arrière-plan, on ne les perçoit que par l’effet qu’elles produisent sur les personnages. Lénine et Trotski ne sont jamais cités. Surtout, Pasternak privilégie les descriptions de la campagne à la vie intérieure ce qui, à mes yeux, est une erreur, les événements n’ayant d’intérêt qu’en ce qu’ils éclairent la vie invisible. L’un des romans les plus ennuyeux que j’aie jamais lus. « C’était l’un de ces disciples de Lev Nikolaïevitch Tolstoï, dans la tête desquels les pensées de ce génie inquiet s’étaient blotties pour goûter un long repos sans nuages, et s’y rétrécissaient sans recours possible. »
La Peau neuve de Jean-Pierre Montal (2026) (fini le 4 août).
L’idée de ce roman est formidable, et j’aurais aimé l’avoir eue : après son divorce, une femme (Cécile Blain, la narratrice) déménage sa bibliothèque de Paris dans des cartons qu’elle compte apporter dans une maison familiale entre Roanne et Vichy. Elle doit s’arrêter dans un village du centre de la France, et c’est là qu’elle décide d’essaimer sa bibliothèque dans des boîtes à livres. Montal en profite pour méditer sur la littérature, sur les écrivains, et l’on passe de l’éloge de Tchekhov à la critique féroce de Beckett ou de Gracq. Toute la première partie du roman est l’œuvre d’un moraliste qui sait être drôle et qui dépeint, avec une palette nuancée, ce qu’on appelle la France profonde, avec ces habitués du PMU, ses garagistes et ses hôtels vides. Il y avait longtemps que je n’avais autant ri. La seconde partie, sur les amours enfuies et la vie qui passe, est plus mélancolique. Un roman qu’on peut qualifier de montalien, entre désabusement et amour de la vie. « Cette intransigeance nouvelle menait vers la légèreté. Plus on est dure, plus on est libre. » Et une dernière, pour la route : « S’il existait de grands romanciers, alors il fallait, face à eux, de grands lecteurs. »
Le Bal de Sceaux d’Honoré de Balzac (1829) (terminé le 6 août).
A nouveau le mariage et les classes sociales. Cette fois, une jeune fille de la noblesse qui ne trouve aucun prétendant suffisamment noble pour elle. Lors d’un bal, Émile de Fontaine s’éprend d’un beau jeune homme mystérieux, mais s’en déprend en le croisant dans un magasin de tissu : ce n’est pas un pair de France ! Elle finira par s’en repentir et, pour punition, épousera son vieil oncle (dans un mariage blanc). Un roman cruel sur le snobisme et l’amour. « Armée de son expérience de vingt ans, elle condamnait le sort parce que ne sachant pas que le premier principe du bonheur est en nous, elle demandait aux choses de la vie de le lui donner. » Un sociologue expliquerait…
La Bourse d’Honoré de Balzac (1831) (terminé le 8 août).
Une nouvelle sur le déclassement financier : un peintre (encore un peintre), Hippolyte Schinner, après une chute de son escabeau, sympathise avec Adélaïde Leseigneur et sa mère qui vivent à l’étage du dessous. Un roman sur les apparences trompeuses. Schinner interprétera faussement les signes de l’appartement et les actions des deux femmes. Un dénouement, pour une fois, heureux : c’est que contrairement à ce qu’il croyait, ces deux femmes sont honnêtes. « Il répondit brièvement aux questions qui lui furent adressées et qu’il entendit heureusement, grâce à une singulière faculté de notre âme dont la pensée peut se dédoubler parfois. […] Admirable dualisme qui souvent aide à prendre les ennuyeux en patience ! »
L’affaire du tweet, Gaza ou la défaite de la raison de Nadia Geerts (2026) (terminé le 11 août).
Pour avoir tweeté qu’il y avait des restaurants encore ouverts à Gaza malgré les bombes israéliennes, Nadia Geerts est à son tour bombardée d’insultes sur les réseaux. La journaliste belge revient sur cette affaire, et analyse la guerre en cours, en mettant au jour les mécanismes irrationnels du lynchage médiatique dont elle a été l’objet. Clair et convaincant. Chaque semaine, les réseaux sociaux ont besoin de nouveaux sacrifices pour épancher la haine idiote de nos contemporains. « Ainsi donc, violer, assassiner, démembrer, prendre en otage des femmes, des enfants, des vieillards, c’est “rompre les lignes”. Appeler à la destruction d’Israël, glorifier les “martyrs” du Hamas, exprimer dans la presse des envies de meurtres contre les Juifs, tout ça, c’est OK, ça passe… Mais dire qu’il semble y avoir des restaurants en activité à Gaza, ça, ce serait vraiment dépasser les bornes de l’acceptable ? »
Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932) (terminé le 14 août).
Je n’aime pas beaucoup la littérature de genre (science-fiction ou roman policier). J’ai eu envie de lire ce célèbre roman parce que je devinais que le Brave New World d’Huxley, où le bonheur est programmé, ressemblait à notre monde. Alors qu’en est-il ? Ce monde utopique est à la fois proche et éloigné du nôtre : d’abord, Huxley retourne les valeurs en leur contraire : le sexe est promu, l’amour est dégoûtant. J’ai songé au Charme discret de la bourgeoisie de Buñuel lorsque les convives se réunissent autour d’une table, en s’asseyant sur des WC, et qu’une petite fille se plaint à sa mère d’avoir faim, plainte vulgaire qui indigne la mère (la fillette ira manger dans les toilettes). 1) Le monde d’Huxley est proche de nous : par le culte de la consommation, l’optimisme obligatoire, la prétention à générer le Bien, le refus du négatif, le rejet de la culture et de la religion, le culte du collectif. 2) Mais il s’en éloigne : par la société en castes, le clonage, la verticalité du pouvoir, le rejet de l’amour et de la parentalité. J’ai senti, dans le roman, une sorte de puritanisme, la permissivité sexuelle étant perçue comme une animalisation que seul l’amour transfigure. Huxley n’a pas imaginé que l’amour, lui aussi, pouvait être enrôlé dans la consommation, tout autant que le sexe (Mariage, Saint-Valentin, week-ends en amoureux, etc.). Et si la littérature et la beauté, aujourd’hui, perdent de leur importance, aucune décision verticale n’en est la cause : elles ne sont pas assez rentables, elles sont trop compliquées. Dans le monde d’Huxley, personne ne lit Shakespeare au motif qu’on l’a censuré ; aujourd’hui, s’il n’est pas lu, c’est parce qu’il n’est pas assez fun, trop compliqué, trop lointain (un super boomer). Dans le roman, la mort est devenue banale, au point que les corps deviennent de l’engrais : nous le vivons aussi aujourd’hui. Le monde d’Huxley est celui d’un bonheur planifié par le conditionnement et l’abêtissement : nous n’en sommes plus très loin avec les médias, les réseaux sociaux, l’IA en lieu et place de la pensée. Enfin, dans la dystopie, la solitude et la singularité ne sont pas tolérées. Là encore, Huxley a été un visionnaire, à moins que toute société, depuis toujours, ait anéanti quiconque se distinguait (je pense que c’est le cas). « C’est affreux, affreux, répétait-elle. Et comment pouvez-vous dire que vous n’avez pas envie de faire partie du corps social ? Parce que, enfin, chacun travaille pour tous. Tout le monde est indispensable. Même les Epsilons… »
Hammerklavier de Yasmina Reza (1997) (terminé le 16 août).
Une suite de fragments dont beaucoup sont autobiographiques. Mais il n’y a, chez Reza, aucune complaisance à parler de soi. Chaque histoire, ou semblant d’histoire, représente une méditation sur la vie, sur les autres, sur le temps. J’ai pensé au punctum dont parle Roland Barthes dans La Chambre claire, ce point, cette perforation, qui, dans une photo, attire l’œil. Chaque fragment de Reza est construit autour d’un punctum, lequel ne se trouve pas nécessairement, comme dans un sonnet ou dans une nouvelle, à la fin. Reza ne propose pas une morale, elle raconte l’étonnement devant l’existence, sa stupeur face à l’indifférence de son fils, le sourire édenté de sa fille, la décrépitude physique de son père (qui les fait rire tous les deux), etc. Reza part de soi pour parler de la vie en général, et de ceux qu’elle rencontre ou côtoie. Jamais pour se plaindre des injustices que le méchant monde lui ferait subir. Un très beau livre. « […] au temps où les dieux étaient plus bas, les hommes étaient plus hauts » : les dieux grecs qui se mêlaient aux hommes et à leurs affaires, des dieux si proches qu’ils les grandissaient. L’éloignement de Dieu (le Très-Haut) les a rapetissés.
Littérature et science d’Aldous Huxley (1962) (terminé le 28 août).
L’un des derniers livres d’Huxley. Que reste-t-il de la littérature face au triomphe de la science ? Huxley considère que la littérature comme la science ont pour but de purifier les mots de la tribu (Mallarmé), la première en les rendant propres à décrire la vie intime et subjective, et la seconde en leur donnant une définition universelle. D’un côté, l’invention, de l’autre la précision. Cette division a l’inconvénient, selon moi, de pousser la littérature du côté de divertissement, abandonnant le discours de vérité à la science. Mais j’ai peut-être mal compris. Selon Huxley, la littérature doit prendre en compte les avancées de la science. Un écrivain a pour mission de synthétiser les savoirs éparpillés des sciences dans des œuvres accessibles au lecteur cultivé. Je crois surtout que l’objet de la littérature n’est pas le même que celui de la science en ce qu’il s’appuie sur la vie subjectivement vécue et part de cette expérience intime, quand la science porte sur l’entrelacs des causes et des effets (la chose en soi d’un côté et les phénomènes de l’autre, pour paraphraser Kant). Cependant, l’essai est très intelligent, et demeure l’un des rares (à ma connaissance) à réfléchir sérieusement à la question qui lui donne son titre. « La littérature donne une forme à la vie, nous aide à savoir qui nous sommes et ce que nous éprouvons, et quel est le sens de cette aventure complètement invraisemblable. »