Vous n’écrivez pas « dans le vide » ; vous imaginez « toujours un esprit qui pourra être intéressé » par votre livre, vous n’écrivez pas « pour [vous]-même » ; la discipline et la monotonie du journal vous ennuient ; et vous avez le goût de la fiction quand les personnages sont en partie loin de vous.
« Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père », comme il y a plusieurs types de fictions dans la littérature : celui où le je s’efface et celui où il domine. Vous l’avez souligné : j’appartiens plutôt à la seconde catégorie, où l’on écrit à partir de soi, sans se soucier de plaire ou de déplaire au lecteur, individu trop abstrait pour que l’on y pense. Dans cette catégorie, la question du journal, comme genre littéraire, est sans doute déterminante. Elle l’est, pour moi, en tout cas.
« On m’a tellement dit ”Dehors !” que j’ai fini par y rester » : c’est la première entrée de mon journal ; elle date de 1994, elle est écrite à la main, sur une feuille volante, et c’est la seule de la chemise qui contenait d’autres pages – qui ont aujourd’hui disparu. Je raconterai bientôt, dans un livre, les circonstances qui m’ont conduit à écrire cette phrase.
Je peux seulement dire que je venais de terminer un roman de mille pages, que j’ai traîné avec moi, et que j’ai mis vingt ans à ramener à deux cents pages. Il s’appelle Le Portement de la Croix. Je vais le dire simplement, si sot que cela paraisse : je pensais être sur Terre pour écrire cette histoire, et nulle autre – ensuite, je plierais les gaules. Or il s’est passé que les gaules ont refusé de plier. Je ne parvenais pas à ne pas écrire. Mais écrire quoi ? La seule histoire que j’avais eu envie de raconter, c’était celle de mon roman. Alors, j’ai commencé à tenir un journal : la vie débordait autour de moi et je voulais en recueillir l’eau dans mes mains. Un inconnu que je rencontrais, une situation à laquelle j’étais confronté, des conversations que j’entendais, tout m’apparaissait, dans son étrangeté, romanesque. Ce clochard, par exemple, dont je vous ai parlé avant-hier, qui mendiait avec une canne à pêche de trois mètres, au bout de laquelle pendait un gobelet, parce que les gens le dégoûtaient et qu’il ne voulait pas qu’ils passent trop près de lui, j’ai passé une heure à bavarder avec lui : il est devenu Pavel dans Underdog. Mes livres sont ainsi sortis tout armés de mon journal, puisqu’il n’y a pas de frontière entre ce que je vis et ce que j’écris.
30 mai. PJ. - Précisons : si je suis dans l’incapacité de tenir un journal, j’ai un goût, depuis toujours, pour les journaux d’écrivain, de Gombrowicz à Muray en passant par le Zibaldone de Leopardi. Il n’est pas difficile d’expliquer cette apparente contradiction : quand je lis le journal de Renaud Camus, je suis dans un autre monde que le mien, d’autres idées, d’autres faits. Mais si je consigne les événements de ma journée, même des rencontres ou des épisodes étonnants, l’écriture est à la remorque de ces rencontres, de ces épisodes : l’imagination n’a pas de rôle à jouer. C’est ce qui nous différencie : il y a une frontière, pour moi, entre ce qui est écrit et ce qui est vécu, même si, comme vous (et n’importe qui), j’écris « à partir de moi ». J’aimerais ne pas m’ennuyer à écrire un journal : ce n’est pas le cas. Il n’y a jamais eu chez moi le déclic qui rendrait cet exercice désirable. Je crois comprendre ce qui vous intéresse, vous, dans le compte rendu de vos heures, de vos jours : l’analyse d’un fait de société, le plaisir de « peindre », la catharsis par l’expression (parmi d’autres motifs). Quant à moi, je laisse filer l’eau de la vie, sans chercher à la retenir. Il en restera quelques gouttelettes dans mes lettres et mes messages (plutôt des messages, des mails), mais, le plus sûrement, tout sera oublié. J’aime bien cette idée, qu’il n’y ait plus rien. Et s’il devait rester quelque chose de moi dans un ou deux siècles, j’aimerais que ce soit un roman comme La Poursuite de l’idéal qu’une jeune fille mélancolique ou un vieux lettré emprunterait à la dernière bibliothèque de la ville, avant la destruction du bâtiment et de tous les livres.
31 mai. BL. – J’ai eu une tyrannique directrice technique, quand j’étais rédacteur de catalogue, qui s’appelait Devaux. Elle m’exaspérait tant que j’imaginais les meilleures façons de l’assassiner. La question de la disparition de son cadavre se posait. Le mieux était encore de le manger : je ferais passer les membres à la feuille de boucher, avant de les congeler. De temps en temps, je cuisinerais une jambe ou un bras avec des champignons, des oignons, de la sauce tomate, et du vin blanc. Si elle avait été réellement assassinée, et si les cognes avaient lu dans mon journal ma recette du Devaux Marengo, ils auraient pu me soupçonner de meurtre accompagné de tortures, d’actes de barbarie et de cannibalisme, à moins que des lecteurs parmi eux fussent accessibles à l’ironie. Donc, parmi les vertus du journal, il y a le vidage de nerfs. Mais la catharsis, puisque vous avez utilisé le terme, a ses ambiguïtés. Il est loin d’être toujours agréable d’hameçonner ses souvenirs, si frais qu’ils soient. Davantage, je doute s’il est toujours souhaitable de les remonter au moulinet. Puisque le terme catharsis est utilisé en psychanalyse, il faut se rappeler que le refoulement est essentiel à l’équilibre psychologique. L’inconscient sert de barrage. On ne le fait pas sauter sans risques ni thérapeute : la submersion qui suit peut tout noyer, y compris soi. Donc, dans mon journal, je me tiens loin de l’introspection, en général ; je préfère d’ailleurs y parler des autres.
10 juin. PJ. - Vous avez raison : le journal entretient les névroses, c’est pourquoi j’ai préféré y mettre un terme. Soit il m’ennuyait, soit il nourrissait ma folie. Les bienfaits de la catharsis ne compensaient pas les méfaits de l’ennui et de la névrose. Je pense, avec Pascal, que le Moi est haïssable : à la trappe le Moi, et vive la fiction ! Philippe Muray prétend, dans Ultima necat, que celui qui ne tient pas de journal n’a rien à cacher. Au contraire, Philippe, il a tellement à cacher qu’il ne se confie pas même à son journal, un journal a des yeux pour le lire et des oreilles pour l’écouter. Cependant, oui, Ultima necat est son chef d’œuvre, parce qu’il l’a pensé comme une œuvre, en forçant le trait, en brossant des têtes de Turc. Il abandonne les abstractions (Homo Festivus) pour la singularité des situations et des personnes. Tout est plus vivant et plus libre que dans ses essais (aussi formidables soient-ils). Et vous, Bruno, avez-vous songé à publier sinon votre journal, du moins un best of colligé par vous (une sorte de pendant aux Mauvais fils) ?
12 juin. BL. – « Le journal entretient les névroses » : je n’y aurais pas tout à fait pensé de cette façon. J’ai plutôt le sentiment qu’il les contient, en ce qui me concerne, dans les deux sens du verbe « contenir ». Je constate qu’il me sert de défouloir et compense souvent une impuissance – mais c’est peut-être une autre façon de dire que j’y entretiens mes névroses, je ne sais pas. Il ne m’était pas non plus venu à l’esprit que l’on pouvait ne pas tenir un journal parce que l’on aurait plus à cacher que ceux qui en tiennent un. Ça change la perspective. Il est vrai que c’est un genre exigeant, parfois pénible, où la vérité marche entre les mégots, les canettes vides, les emballages de nourriture industrielle – notre décharge personnelle. Ça n’est jamais très propre, la vérité. Mon journal contient dix millions de signes, ce qui est déjà absurde. Je voudrais me mettre à ce chantier aberrant dans deux ou trois ans : relire, corriger, amender, couper, changer des noms, supprimer des anecdotes. J’en tirerai quatre ou cinq volumes de cinq cents pages, que je ferai imprimer à cinquante exemplaires.
Je reçois à l’instant votre Stay free, que j’avais lu sous une autre forme, avec une couverture que j’aimais beaucoup, inspirée peut-être de la pochette Anarchy in the UK, des Sex Pistols… Ces portraits d’adolescents – Martial, Paul, Samia et les autres – dans les années quatre-vingt, où le rock, au début du jack-languisme, apparaissait comme une fuite, une porte de secours, y sont très réussis. Ils sont à l’âge du neuf et de l’absolu : tout est nouveau et tout est irréductible. On découvre l’amour et le suicide si la fille nous ignore ; on découvre la politique et la révolution si la droite persiste dans son être. C’est un jeu, bien entendu, encore qu’il soit très sérieux. L’adolescence n’a pas d’humour. C’est l’âge du lyrisme, du définitif et du superlatif : la moindre défaite est un supplice. On est un excès, un abcès, que l’on perce avec les aiguilles de la politique, de l’amour, de la musique…
21 juin. PJ. – Notre correspondance avait subi, elle aussi, une cure d’amaigrissement et un toilettage nominal, notamment. Publier une correspondance ou un journal comporte un même risque : trop en dire sur soi. Blesser quelques personnes. Pour citer Pascal, encore une fois : « Si tous les hommes savaient ce que disent les uns les autres, il n’y aurait pas quatre amis dans le monde. » On a beau tenir la bride à la médisance (je m’y emploie le plus possible), le choix des mots, en l’absence d’un tiers, n’est pas le même qu’en sa présence. Dans un roman, nul souci de ménager qui que ce soit : c’est reposant. J’ai peut-être, inconsciemment, écrit des romans pour dire la vérité sans être discourtois avec personne. C’est le cas encore avec Stay free. J’aurais pu l’appeler L’âge lyrique, mais Kundera a usé de cette périphrase pour définir l’adolescence. Pourtant, contrairement à lui, je ne condamne pas le lyrisme : je pense qu’il peut cohabiter avec la lucidité et l’ironie.
23 juin. BL. – Avez-vous eu du plaisir à retrouver les années quatre-vingt, les amitiés et les illusions adolescentes ; puis du déplaisir à les quitter ? Pensez-vous à vos personnages, quand le roman est fini et publié ?
PJ. - Je n’ai pas eu de plaisir particulier à vivre de nouveau dans les années quatre-vingt. En revanche, j’ai aimé me retrouver à l’époque de la jeunesse, quand la vie est devant soi, et que tout reste à vivre. Ce temps où l’on expérimente tout pour la première fois avec une intensité qui n’appartient qu’à cet âge. Mais comme l’écrivit Dave : « Je ne voudrais pas refaire le chemin à l’envers / Et pourtant je paierai cher pour revivre un seul instant / Le temps du bonheur à l’ombre d’une fille en fleurs. »
Il y a un léger déplaisir à quitter ses personnages. C’est comme si on les abandonnait, qu’on ne leur offrait pas la possibilité de se développer, de vieillir, de vivre. J’en arrive à comprendre ces romanciers qui reprennent toujours les mêmes héros de façon à continuer de leur insuffler une vie certes fictive, mais une vie quand même.
Je pense quelquefois aux personnages que j’ai créés, d’autant que des lecteurs m’en parlent comme s’ils étaient vivants. Ils sont les acteurs d’un petit théâtre intérieur qui se rappellent à moi, au cours de rêveries diurnes. Je songe à Serge Le Chenadec, à Chantal Beucher, à Cyril Bertrand, à Trézenic, à Edgar Winger. Et je pense beaucoup, en ce moment, à Paul, Martial ou Samia. Une attachée de presse du Cherche Midi m’a écrit récemment pour me dire que l’un des représentants de la maison avait habité à la Bottière et que son fils fréquentait le même lycée que Martial.
Et vous, Bruno ? Pensez-vous parfois à Richard Moreira et Simon Saada ?
24 juin. BL. – À vrai dire, je me demande souvent si eux pensent à moi.
Je reviens à votre roman. L’adolescence est une obsession pour la pureté. Ce puritanisme est un des thèmes de Stay free. C’est aussi la névrose d’aujourd’hui, où la jeunesse se prolonge bien au-delà de l’âge légal (j’ai été stupéfié d’apprendre que le juvénile Gabriel Attal aura quarante ans dans trois ans, par exemple).
À l’époque de votre roman, les jeunes gens disaient qu’un artiste ne devait pas renoncer à ses exigences pour verser dans le grand public. On ne devait pas faire de « compromissions » :
« T’as vu le dernier Godard ? Il serait pas en train de tourner commercial ? »
C’était l’ère du soupçon. Il fallait rester pur, loin du succès, c’est-à-dire de l’argent (pour un puritain, l’argent et le sexe se confondent) – car rien n’était plus vulgaire, salissant et méprisable. Une scène de partouze, dans Stay free, le montre : les adultes, en général, c’était sale.
Aujourd’hui, les fanatiques ont élargi leur méfiance : la pureté, après les œuvres, s’étend aux opinions, aux sentiments, aux êtres. L’artiste doit rester vierge, avec des idées bien épilées, dans des draps frais et parfumés. On ne passe pas à la télévision sans s’être fait le maillot. J’ai regardé cinq minutes d’une émission littéraire, l’autre jour. On parlait de lien social et d’empathie bienveillante, en dénonçant les identités rabougries et la climatisation des esprits. Tout le monde était passé chez l’esthéticienne. C’était chouette, ça sentait bon.
La pureté est religieuse ; elle transforme chacun en adolescent, en Brigitte Pian, la pharisienne de Mauriac. Nous sommes tous des Brigitte Pian, à un moment ou à un autre, c’est entendu. L’originalité est que l’âge de la vertu va, comme les lecteurs de Tintin autrefois, de sept à soixante-dix-sept ans. Aussi croise-t-on beaucoup d’adolescents portant des barbes poivre et sel, des retraités de la fonction publique avec des opinions de petit garçon. C’est très curieux.
Le monde s’est donc rempli de Savonarole et de bûchers, où chacun apporte son petit fagot. Et comme le pur d’hier sera l’impur d’aujourd’hui, nul n’est sûr de ne pas finir consumé en holocauste à Jéhovah. Je me rappelle ce député qui s’était fait photographier, avec d’autres, maquillé, portant des talons et un tailleur : il tenait à témoigner sa solidarité avec les femmes et dénoncer les prédateurs. Quelques semaines plus tard, des femmes l’accusaient d’être un harceleur. Son rouge à lèvres n’avait trompé personne.
28 juin. PJ. - Si les jeunes gens sont attirés par la pureté, c’est par manque d’expérience. Ils n’ont pas eu le temps d’observer, en eux, la compromission. Ils n’ont pas de responsabilité, ils étudient, ils observent, ils attendent : leurs mains sont propres. Plus tard, après les échecs, leurs mains se couvrent de taches, leurs âmes grisonnent. Et encore plus tard, devenus des vieillards, leurs mains sont salies, leurs vies décriées et leurs beaux visages couverts de rides : une nouvelle génération les rend responsables du mal et des saloperies dont elle se croit protégée par nature (un jeune, c’est pur – ne pas confondre l’inexpérience et la pureté). L’histoire se répète. Brassens avait écrit une chanson à ce sujet (« Boulevard du temps qui passe »).
Je me souviens du temps où « commercial » était une injure. Aujourd’hui, je serai moins sévère avec le « commercial », je reconnais même du mérite à ceux qu’on appelle des « gros vendeurs » ; en revanche, que l’on place le « commercial » en haut de la hiérarchie littéraire me révolte. Quant aux personnages de Stay free, ils sont confrontés, lors de la scène de la partouze, à un type pour qui je n’ai pas beaucoup d’estime, quand bien même je ne ressens pas envers lui la haine du héros. Est-ce malgré moi que j’ai montré la laideur des adultes quand ils sont évalués par des jeunes gens ? C’est possible, car, écrivant le roman, j’étais, en quelque façon, et par moments, redevenu un adolescent.
